Nightmare

« Sélène !!! »
Cette nuit encore je m’éveille en hurlant son nom. Elle était avec moi dans mes rêves comme toutes les nuits depuis son départ. J’entends encore son souffle régulier, sa voix douce et posée me dire adieu. Je sens encore sa main frêle sur ma joue et revois son regard émeraude pénétrer une dernière fois le mien. J’y vois combien elle est déterminée malgré tout l’amour qu’elle me porte.

C’est un trait de caractère que j’avais toujours admiré en elle, cette force, ce sens du devoir, comme si rien d’autre ne comptait jamais que la mission en cours. Elle me parlait souvent de cette mission inachevée qui lui avait fait perdre la vie. Je n’avais jamais eu connaissance de l’existence d’autres dieux et de déesses qu’             Aphrodite, ma créatrice, mais elle fut l’une des gardiennes privées de la plus puissante de toute. C’est cette protectrice de l’univers qui l’avait choisi après qu’elle se soit libérée de ses chaines. N’était-ce pas simplement lui en imposer d’autres ?

Il y a quelques mois de cela, j’avais surpris Sélène dans la réserve de la bibliothèque de l’école. Cela faisait des siècles qu’elle n’y avait plus mis les pieds. Elle cherchait des éléments sur son monde : Origines. J’avais été rassuré que ses insomnies et ses absences de notre chambre n’aient été qu’une obsession de curiosité sur ses racines. J’avais peur que l’exil de Raphaël ne l’ait plus touché que ce qu’elle n’en avait laissé paraître.

Ce soir-là, elle m’avait avoué faire des cauchemars depuis plusieurs semaines. Dans ces cauchemars elle voyait la nuit nous engloutir tous. Elle voyait l’Opposé de sa maitresse, le dieu du néant, nous détruire tous pour retrouver celle qu’elle était partie chercher il avait des centaines et des centaines d’années.

« Comment m’a-t-il retrouvé ? m’avait-elle demandé les yeux brillants de larmes.
_ Ma belle ce n’est rien, avais-je tenté de la rassurer, ce ne sont que de mauvais rêves. »

Je l’avais réconforté plusieurs heures avant qu’elle ne tombe finalement dans un sommeil agité. Je regrettais, cette nuit-là, que l’expérience de nos psychismes respectifs lui ait permis de bloquer la possibilité que j’avais de lire ses pensées. J’aurais aimé voir ses rêves, afin de comprendre ce qui la terrifiait tant. Posant ma main sur son front, je ne distinguais que quelques images, des visages, des murmures.

Le lendemain, elle faisait sa demande d’incarnation pour ce monde. Gilius refusa de me dire ce qu’elle avait demandé comme expérience pour justifier de son départ. Elle ne pouvait lui avoir avoué son désir de retrouver la Protectrice. Elle n’avait pu lui dire qu’elle craignait pour sa vie et pour nous tous. Elle n’avait jamais fait confiance à notre directeur. Pour elle, ce n’était qu’un bureaucrate comme les autres, qui ne connaissait rien des réalités de notre mission d’équilibristes.

Et je revoyais, chaque nuit depuis, ces derniers moments. Celui où elle m’annonçait partir en urgence pour ce monde loin de tout, ce monde d’exil, où l’énergie de la source avait été réduite à son minimum, permettant à peine aux âmes de faire le chemin jusqu’à nous.

« Nous pourrons encore communiquer par la pensée, m’avait-elle rassuré. Je serai toujours tienne, cela ne changera jamais, mais je dois partir. »

Elle avait pris ma main, celle qui nous avait uni à la fin de notre premier cycle, cette main qui, meurtrie pour elle, avait gardé la marque de notre engagement. Je ne pouvais sentir la cicatrice sur sa paume, mais je savais, qu’à ce moment-là, les deux marques se croisaient à nouveau. Triste pantin désarticulé, je l’avais accompagné jusqu’à la Source.

Dans un bras du cours d’eau, un tourbillon naturel était né de la Source, ce fleuve énergétique, source de la vie dans l’univers interdimensionnel. Elle s’était dévêtue au bord de la rive. J’entendais à peine l’esprit bureaucrate qui psalmodiait à côté de nous pour orienter le tourbillon. Elle s’était tournée vers moi, avait posé sa main tiède sur ma joue et avait plongé ses grands yeux émeraudes dans les miens. Ses lèvres s’étaient posées sur les miennes alors qu’une larme perlait le long de sa joue. Les mâchoires serrées retenaient les miennes.

Son baiser était différent, comme empreint d’une énergie agonisante, d’une brûlure extatique. Une vague électrique me traversa alors qu’elle s’éloignait déjà. J’aurais voulu la garder contre moi, emprisonner son corps fin de mes bras, mais elle m’avait toujours fait jurer de ne jamais la retenir et si ce devait être notre dernier moment, je ne pouvais aller contre le seul vœu qu’elle n’ait jamais formulé.

Son regard avait fixé le mien avec douceur et amour alors qu’elle reculait des quelques pas qui la séparait de l’eau, laissant sa main sur ma joue aussi longtemps que possible. Un dernier sourire, un dernier mouvement de son pouce…

« Je t’aime »

Dans ce dernier murmure elle avait lâché ma joue, s’était tourné et avait sauté. Surpris je n’avais pu la retenir une seconde de plus. Lançant mon bras pour agripper le vide qu’elle laissait derrière elle en hurlant encore une fois, le cœur déchiré :

« Sélène ! »

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